Je suis là, devant mon écran, seul, mon seul réconfort vient de mes deux doigts qui tiennent ma clope, cette sucette à cancer.
Elle me ronge, elle me mange de l'intérieur, je la sens lentement s'écouler en moi.
Je sens chaque bouffée.
Mais c'est mon seul réconfort, elle me manque si elle n'est pas là, elle me rassure, me permet de ne pas être seul.
C'est un geste si simple au fond. Qu'on fait sans réellement y penser. Il suffit de la rouler ou de la sortir de son paquet, un geste de bas en haut pour la coincer entre nos lèvres, c'est parfois le seul contact qu'elles ont d'ailleurs. On cherche quelque chose pour l'allumer. Second geste de bas en haut, on appuie, on fait rouler, ça devient rouge et on aspire. Puis ça devient automatique. On aspire, expire ... La première fois on tousse c'est vrai. On trouve même souvent ça dégeulasse. Mais on y revient et au final ça devient tellement automatique. On a besoin d'elle comme de quelqu'un qui nous manque.
Et elle nous manque.
Je me rappelle de la première fois, c'était un soir, avec des amis, elle me tendait les bras, j'ai voulu essayer.
Erreur.
Je l'ai senti se faufiler en moi, dans ma gorge, dans mes poumons, elle était là, présente, brulante et violente.
Bien sur, elle m'a fait tousser.
Je l'avoue, je ne m'attendais pas à ça.
Puis finalement elle m'a séduit, j'en suis devenu l'amant, et elle mon amante. Et maintenant, je l'aime, avec ses formes gracieuses, ses caresses langoureuses et son gout unique. Elle m'apporte un plaisir infini quand je la sens glisser lentement de ma bouche à ma gorge, de ma gorge à mes poumons, de mes poumons à ma gorge, de ma gorge à ma bouche et de ma bouche à l'air libre. Elle s'enfuie de moi, comme une femme s'enfuie lors d'une étreinte trop forte.
Tout en beauté, en élégance.
Je me suis rendu compte depuis déjà un long moment que je ne peux plus m'en passer. Plus les heures passent. Plus je me sens mal. Comme une amoureuse dont on ne pourrait être séparé qu'un laps de temps court. Je résiste je résiste car j'aime me sentir forte, j'aime sentir que je ne suis ne suis soumise a rien et que le choix n'appartient qu'a moi. Que ce geste si simple c'est bien ma tète qui en décidera. Et puis je commence à ne plus réussir a penser, je ne m'entends plus dans ma tête, une sorte de gong aigu se faufile entre chacune de mes idées. Puis de ma tête, ça descend, et ce manque s'aventure jusqu'à mes poumons. Et même en plein air, j ai l impression de suffoquer. Que, même si je prends une grande bouffée d'air, il y manque quelque chose. Comme si je ne pouvais pas inspiré à fond. Comme lorsqu'on prend sa respiration avant de mettre la tête sous l'eau. On pourrait comparer ça à notre respiration avec des bouteilles d oxygène. ça ne devient plus naturel et chaque inspiration me coute.
Moi aussi chaque inspiration me coute... très cher. La ressemblance avec une femme est incroyable. Elle me tue, me fait souffrir, me prive de mon oxygène, me coute cher, mais je l'aime. Et je ne peux pas m'en passer. D'ailleurs, elle m'appelle. Allez, filtre, feuille, tabac, briquet, ces gestes, je les ai déjà fait mille fois, plus même, toujours les mêmes et toujours différents.
La ressemblance avec une femme. Avec l'amour. Bien sur, tout ce qui est du domaine du manque et du désir s'y rapporte toujours finalement. Et puis, l'amour finit toujours mal. C'est alors a ce moment la que la cigarette devient encore plus ... plus indispensable. Et plus fréquente. Elle sert vraiment à tout. A combler un manque. Quand on a envie de rien faire, on peut toujours l'allumer et cracher. Cracher sa fumée. Cracher sa tristesse. On espère que tout sortira en même temps.
Parce qu'au fond c est quoi une cigarette à part comme il l'a dit ; un filtre une feuille du tabac ? N'a t il pas l impression comme moi qu'avec ces quelques ingrédients il devient quelqu'un de différent le temps de quelques minutes ?
Changement, voila, elle me change, elle me fait devenir quelqu'un d'autre. Comme une femme toujours. Elle me fait être à part et pourtant ressembler à tout le monde, un geste, une parole, une pensée. Un geste, je roule ma clope. Une parole, je demande du feu. Une pensée, je veux fumer. Quand je ne pense à rien, je pense à elle, elle est toujours présente, dans mes pensées dans mes gestes, j'en suis imprégné, elle est en moi.
Et puis, quand on a plus l'impression d être quelqu'un. Quand on a l impression d être personne même. Sentir la fumée pénétrer dans notre corps, ça nous rappel qu'il existe ce corps. Comme une femme. Encore.
Et puis elle nous laisse tremblant, fatigué, essoufflé, pantois, mais l'esprit calme.
Comme une femme. Toujours.
Mais on peut l'arrêter elle, avec beaucoup de volonté et quelques souffrances. On peut réussir à s'occuper sans elle, on peut réussir a respirer normalement sans elle, on peut réussir a être quelqu'un sans elle. Pas comme une femme. Justement.